“L’IA ne remplacera pas l’humain, elle démultipliera sa valeur” Bruno Dartiguenave


01 décembre 2025

ECO D’ICI avec Bruno Dartiguenave

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Bruno Dartiguenave ©varinfos 

Expert-comptable et président du groupe BDCA, Bruno Dartiguenave accompagne depuis plus de vingt ans les dirigeants dans la transformation numérique de leurs entreprises. Partenaire de la rubrique ECO D’ICI, il décrypte pour Var Infos la révolution en cours : celle de l’intelligence artificielle agentique qui recompose en profondeur les métiers du chiffre. Entre opportunités, sécurité des données et place retrouvée du conseil, il trace les contours de l’expert-comptable de demain : plus stratégique, plus humain, et plus indispensable que jamais.

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L’intelligence artificielle et le futur de l’expertise comptable

L’IA s’impose peu à peu dans de nombreux secteurs. Comment se manifeste aujourd’hui cette transformation dans le domaine de l’expertise comptable ?

Dans le métier de l’expertise comptable, la transformation est déjà visible : automatisation de la saisie, reconnaissance intelligente des factures, rapprochements bancaires instantanés, détection d’anomalies… Mais nous entrons désormais dans une nouvelle phase, avec l’apparition des IA agentiques, capables de réaliser les tâches normalement dévolues aux collaborateurs comptables (tenue comptable, déclaration de TVA, IS etc..) Cette mutation dépasse la simple productivité, elle modifie la manière même dont nous créons de la valeur et gérons la relation client. L’expert-comptable devient un coordinateur d’intelligences humaines et numériques, au service d’un conseil plus stratégique.

 

L’IA représente-t-elle une simple évolution technologique ou une véritable révolution du métier ?

C’est une révolution, comparable à celle provoquée par l'arrivée de l’informatique, mais bien plus rapide et plus large. Elle entraînera une destruction massive de certains emplois, notamment les plus répétitifs ou procéduraux, mais dans nos sociétés vieillissantes où la population active diminue, il manquera bientôt de main-d’œuvre et notamment dans les cabinets d’expertise-comptable. L’’IA compensera ce vide démographique. Dans nos cabinets, aujourd’hui, elle ne remplace pas les experts comptables mais prend en charge ce que nous n’avons plus le temps de faire, parfois par manque de ressources humaines. C’est une destruction créatrice, au sens schumpétérien du terme.

La question économique à se poser est : où se trouve la valeur ? Les clients sont de plus en plus réticents à payer des honoraires pour la simple gestion comptable de leur dossier. En revanche, il n'y a pas de discussion quand l’expert-comptable se positionne en partenaire stratégique du dirigeant. La valeur se trouve dans le conseil que l’expert-comptable apporte à son client. De même je reste convaincu que sans innovation, il ne peut y avoir de croissance économique. J’aime citer Darwin : « Les espèces qui survivront ne sont pas les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adapteront ». Le train de l’IA est en marche, il ne sert à rien de résister et la bonne attitude est de s’adapter pour en faire une alliée.

 

Au-delà des aspects techniques, l’IA peut-elle améliorer la qualité du conseil et la relation client ?

Oui, clairement. L’IA permet de dégager du temps pour le conseil à forte valeur ajoutée. Grâce à l’analyse prédictive, elle peut anticiper des difficultés de trésorerie, simuler des scénarios, ou encore proposer des choix fiscaux ou sociaux optimisés. Mais ce n’est pas qu’une affaire de données. En déchargeant l’expert des tâches répétitives, elle réhumanise la relation client. On retrouve du temps pour l’écoute, l’explication, la pédagogie. L’IA ne doit pas remplacer le lien humain, elle doit le rendre plus disponible et plus profond.

 

Les données étant au cœur du métier comptable, la question de la sécurité et de la confidentialité se pose : comment les cabinets peuvent-ils concilier IA et protection des informations ?

C’est un enjeu central. L’IA ne peut être intégrée que dans un cadre de sécurité et d’éthique irréprochable : chiffrement, hébergement souverain, conformité RGPD, anonymisation… Les cabinets doivent aussi former leurs collaborateurs à comprendre comment les IA utilisent et stockent les données. L’objectif est clair : bénéficier de la puissance de l’IA sans jamais trahir la confiance du client. L’innovation doit aller de pair avec la responsabilité, c’est la condition de sa légitimité.


Comment voyez-vous l’avenir du métier d’expert-comptable dans cinq à dix ans ?

Je pense que nous allons vivre une redéfinition complète du rôle de l’expert-comptable. Nous passerons du contrôle de conformité à la conduite de la performance. L’expert deviendra un stratège de la donnée, entouré d’agents intelligents capables d’exécuter, d’analyser et d’apprendre. Dans une économie où la main-d’œuvre se raréfie, ces agents constitueront une nouvelle force de production numérique. Et si Luc Ferry a raison de redouter la disparition de certains métiers, je crois que notre profession saura se réinventer autour du sens, de la confiance et de la décision. Nous serons sûrement moins nombreux, mais plus créatifs, plus analytiques et plus accompagnants en répondant aux besoins de pilotage de l’activité des dirigeants. L’expert-comptable tiendra un rôle nécessairement plus humain.

 

Un conseil pour les jeunes professionnels qui s’apprêtent à entrer dans la filière comptable à l’ère de l’IA ?

Mon conseil est simple : ne craignez pas l’IA, apprenez à la piloter. L’avenir appartiendra à ceux qui sauront dialoguer avec ces nouvelles intelligences, les comprendre et les orienter. Certaines tâches ne seront plus réalisées par des humains mais cela libérera du temps pour la création, l’analyse et le conseil. Selon moi, la société aura besoin de toutes les intelligences disponibles, humaines comme artificielles. Alors, formons-nous à la donnée, à l’éthique, à la stratégie et restons curieux. L’IA ne remplace pas la compétence humaine : elle en démultiplie la portée. Les collaborateurs comptables de demain devront être formés à la donnée car ils devront en contrôler les flux.

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