Gilles Rebêche, sentinelle de la solidarité

C’est l’une des figures varoises de la lutte contre la précarité. Diacre permanent du diocèse de Fréjus-Toulon, Gilles Rebêche consacre sa vie depuis plus de quarante ans à la solidarité. Sa parole est libre, exigeante, pour dénoncer sans détour, “l’apartheid social”. Rencontre avec un homme de terrain, d’espérance et de convictions.

 

Gilles Rebêche ©udv

Gilles Rebêche, parlez-nous de votre parcours ?
Dans ma jeunesse, j’ai été animateur de rue à la cité de transit du Fort-Rouge, où avaient été relogées des familles issues des bidonvilles de La Loubière et de La Rode. Les enfants dont je m’occupais sont aujourd’hui grands-parents, installés à Berthe, aux Œillets ou à La Beaucaire. C’est une longue histoire de compagnonnage avec des familles marquées par la précarité.

 

Cet engagement s’inscrit aussi dans l’histoire varoise…

Oui. On a assisté à la fermeture des chantiers navals de La Seyne et des mines de bauxite à Brignoles. Beaucoup de personnes se sont retrouvées à la rue, des chômeurs, souvent en rupture affective, ce qu’on appelait à l’époque les “nouveaux pauvres”. À Toulon, la soupe populaire avait fermé, les grandes associations étaient débordées, alors l’évêque m’a demandé d’ouvrir un accueil de jour pour les personnes sans abri. J’ai donc rassemblé des hommes de la rue, souvent de jeunes chômeurs, et nous avons créé ensemble l'association Les Amis de Jéricho.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au fil de ces années ?
Le fait que la solidarité doit s’inscrire dans le développement social local. J’ai toujours été frappé par la créativité des personnes, dès lors qu’on leur fait confiance. C’est parfois désordonné, mais c’est extrêmement vivant. Un livre m’a beaucoup marqué : L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono. L’histoire d’un homme qui, en plantant patiemment des arbres, fait renaître une vallée entière. Mon rôle a souvent été de “planter des arbres”, de créer les conditions du lien social. Le cœur de mon engagement, c’est le service des autres.

 

Vous parlez souvent du risque “d’apartheid social”… c’est-à-dire ?
C’est ce qui m’angoisse le plus. Je refuse une société à deux vitesses, où les pauvres seraient cantonnés à des foyers, des soupes populaires, des dispositifs spécifiques. Les personnes en précarité doivent être considérées comme des citoyens à part entière. Dans le langage religieux, je dis souvent que les pauvres ne sont pas des objets de charité, mais des frères. La plus grande souffrance, ce n’est pas seulement le manque matériel, c’est la honte et la perte de l’estime de soi. À force de galérer, certains finissent par se croire responsables de ce qui leur arrive.

Il y a pourtant de plus en plus d’acteurs engagés…
Oui, et je m’en réjouis. J’aime parler de “biodiversité associative”. C’est une richesse. Mais il manque encore une véritable ingénierie de l’urgence, une vision globale. J’ai participé à la création du Samu social sur l’aire toulonnaise, du 115, d’équipes mobiles de santé. L’idée n’est pas de multiplier les dispositifs, mais de mieux les coordonner. Cela rend l’accompagnement plus humain et évite aussi des coûts inutiles.

 

Vous êtes très attentif au vocabulaire utilisé…
Les mots peuvent être une catastrophe. Le terme « SDF », par exemple, ne veut plus rien dire aujourd’hui. Même des personnes logées continuent d’être désignées ainsi. C’est pour cela que je me suis battu pour la domiciliation postale : avoir une adresse, c’est avoir droit de cité, exister comme citoyen. On a aussi inventé l’acronyme OQTF. Cela fantasme, cela fait peur. Sur le terrain, ce sont souvent des mamans seules avec enfants, qui ont subi l’exil et des violences. On leur impose la scolarisation, parfois les impôts, mais sans droit au travail ni au logement. C’est une triple peine. Et pourtant, ce sont des forces vives incroyables.

 

Quel regard portez-vous sur le monde politique local ?
Je crois que la plupart des responsables politiques ont, au départ, une vraie vocation pour le bien commun. Mais ils sont pris dans des logiques complexes. Moi, je suis un peu un “poil à gratter”, une sentinelle. Je ne suis pas un concurrent, je suis sur un pas de côté. J’essaie de leur rappeler l’essentiel : la fraternité, la dignité, l’espérance.

 

À 69 ans, d’où vient cette énergie ?
J’ai grandi dans une famille nombreuse, en HLM à Fréjus, dans un milieu populaire. Je n’ai jamais supporté l’injustice. Je pense globalement et j’agis localement. Je ne peux pas arrêter les guerres du monde, mais ici, là où je suis, je peux faire advenir un peu de paix…